Les toponymes saxons ou vikings de Belle-Île - 6: La Pointe du Skeul: échelle bretonne, écueil français, coquille / tête chauve germanique, cabane nordique ou falaise celte ?


Peu fréquents sont les cas où le Service Hydrographique et Océanographique de la Marine (SHOM) fournit sur ses cartes une double appellation pour un même lieu géographique. C'est le cas de la Pointe du Skeul, le point le plus au sud de l'île, qui reçoit entre parenthèse la dénomination supplémentaire de Pointe de l'Echelle.


Extrait de la carte n° 7142 du SHOM (1:25 000, 1998)

C'était déjà le cas de la première carte moderne levée par Beautemps-Baupré et publiée en 1819, mais pas dans le même ordre: Pointe de l'Echelle (Beg er Squèle)
Comme on peut le facilement vérifier dans tous les dictionnaires, échelle est bien la traduction du breton skeul. L'étymologiste n'a plus guère, semble-t-il, de recherches à effectuer. Mais...

...rien ne lui interdit de poursuivre son enquête en questionnant l'adéquation du toponyme à la situation, et sutout en recherchant des témoignages anciens.[1]


Carte des côtes de France...entre Belle-Ile et l'Ile d'Yeu n° 140, levée en 1821-1822...sous les ordres de M. Beautemps-Beaupré, nouvelle édition d'après la révision exécutée en 1865-1867 par M. Bouquet de La Grye. Corrections essentielles en 1871. © Archives de Vendée


La Pointe du Skeul vue des airs © www.lesilesdefrance.com


Une autre vue aérienne de la pointe du Skeul, avec le village du même nom © www.survoldefrance.fr

Je n'ai jamais lu d'évocations d'échelles pour accéder à la base de la pointe ou en remonter, afin d'y pratiquer par exemple la pêche à pied ou la collecte des coquillages. De plus, 'échelle' s'applique mal au hameau voisin de même nom. [2] Est-il besoin de préciser que personne n'a jamais sans doute mouillé au droit de cette pointe en utilisant des échelles pour accéder au sommet de la pointe, comme un souvenir romantique et purement livresque des Echelles du Levant pourrait le suggérer?[3] Port Maria et Port Blanc, à un peu plus d'un mille, font certainement mieux l'affaire !
En se fondant sur le témoignage des cartes anciennes, Pierre Galen (Inventaire) écrit:
BEG ER SKEUL - Pointe sud-est de Belle-île: "Pointe de I'écueil" ou "Pointe de l'Echelle". Le terme "Echelle" caractérise un haut promontoire escarpé. Ancien nom porté sur les cartes: Pointe du Seuil. Le sens d'écueil convient mieux à cette pointe dangereuse.
SKEUL (LE) Ce village doit son nom à un promontoire élevé et d'accès difficile côté mer. Littéralement, le nom de cette pointe signifie échelle, mais les graphies anciennes indiquent SEUIL, SCUEIL, dont l'origine serait SKOILH (obstacle, écueil).

Concernant le sens 'promontoire escarpé', la Toponymie Nautique des Côtes de Basse Bretagne ne connaît pas skeul. [4]
Les cartes antérieures au XIXe siècle que j'ai pu consulter portent Lesqueil (Le Loyer, 1667; Bellin 1761, 1764), Lescule (D'Aigremont XVIIe), Scüïl (Nicolas de Fer, 1692, Beaurain 1761), Scueil (Cassini, 1787). [5]


Extrait de la Topographie de Belle Isle de Jacques Le Loyer, 1667

La forme lesqueil (et lescule?), avec son 'l-' initial et son '-e-' prothétique devant '-s-' trahit évidemment le français 'écueil'.[6] Scüïl et scueil [7] dérivent vraisemblablement, comme le dit Pierre Gallen, du breton skoilh. [8] Mais ce mot a de forte chance d'être lui-même une adaptation savante du français car il possède les deux sens du français, le propre et le figuré: 'écueil', 'accroc', 'contretemps', 'imprévu', 'panne'.[9] skoilh ne figure pas non plus dans la Toponymie Nautique.[10]
Je suggère que son emploi sur les cartes est dû à des informateurs bretons cultivés qui, insatisfaits du sens d'échelle, ont suggéré aux cartographes le sens et la forme bretonne d'écueil, skoilh, plus conforme à leurs yeux à la topographie des lieux. Il s'agirait d'une forme d'étymologie populaire 'savante', en quelque sorte...


Extrait de la carte n°566 de l'Atlas Linguistique de la Basse Bretagne pour le mot breton désignant 'échelle' (skeul). Le symbole voisin de celui de l'euro note 'ch' dans cette transcription.

La forme donnée par la carte de Beautemps-Baupré de 1819, squèle, n'est pas la forme belliloise d'échelle, qui est 'cheul', mais une forme vannetaise courante pour 'échelle', comme le montre clairement la carte de l'ALBB.[11] Ceci confirme que la prononciation locale du toponyme était bien identique à celle d' échelle il y a deux siècles.[12]

Doutant donc du sens d'échelle et ayant évité cet 'écueil', nous voici de retour à la case départ...


Extrait de la carte de Beaurain (1761)

Devant cet état de fait, j'envisagerai d'abord qu'une forme germanique issue de *skalò ou *skaljò puisse être à l'origine de ce toponyme.
La première a donné le vieil-anglais scealu 'coquille, coque (de noix)' (d'où shell (de même sens) en anglais), [13] et la seconde en vieux-norrois, la langue des Vikings, skel 'coquille' ainsi que le vieil-anglais scill 'coquille', 'coquillage, 'écaille de poisson'. [14]
D'étymologie sans doute proche, le surnom vieux norrois skalli, 'tête chauve' (< 'coquille') paraît une métaphore appropriée pour cette avancée arrondie et sans végétation vue de la mer. [15]
Je ne trancherai pas entre ces formes, évidemment apparentées: au fil des siècles, le sens original ayant disparu, l'attraction inévitable du mot breton pour 'échelle' a pu infléchir la prononciation, rendant toute identification de la prononciation originale impossible.


Extrait de la carte IGN 0822 OT (1:25 000)

Mais il existe une autre possibilité: le vieux-norois, possédait le terme skáli, dont le sens était 'hutte', 'abri' (temporaire)[16]. La présence d'un /i/ final provoque très souvent la fermeture d'un /a/ le précédant en /e/ (é ou è), d'où /skeli/. Une voyelle finale en dehors de l'accent tend à disparaître, d'où /skel/. Le sens de 'cabane' (faute de mieux) s'applique évidemment aisément à un village, comme c'est le cas ici. La Pointe du Squeul serait alors simplement, à l'origine, la 'Pointe de la Cabane'.[17]

Il existe enfin une dernière piste: le vieil irlandais connaît le terme 'sceillic' ou 'sceillec' (irlandais moderne 'sceilig') signifiant 'éclat (= écharde), récif, îlot rocheux, piton rocheux, falaise'. D'après le Dictionnaire de l'Ecossais (DSL), il est attesté dans les noms de lieux, bien qu'il manque sous cette forme en écossais. La forme est attestée vers 700 en Irlande.[18] A l'évidence le sens convient. Notre toponyme pourrait ainsi remonter à une forme gauloise voisine. [19]

Je ne trancherai pas entre ces hypothèses. La forme phonétique des étymons germaniques ne me paraît pas trop éloignée de celle du toponyme, et les sens postulés raisonnables et appropriés à la forme de la pointe vue de la mer, ou à la localisation près d'un village de même nom, bien que le critère d'adéquation à la situation ne doive jamais constituer le critère déterminant dans la validation d'une étymologie. La forme celte convient également, qui serait alors une rare survivance d'un passé très lointain...

A suivre...


Extrait d'une carte de Bellin pour le Neptune François (1764) cf. note 1 ©


Extrait de la Carte particuliere de Bell-Isle de Paris (1761) cf. note 1 ©

Notes

[1] Skeul est l'orthographe 'classique' en breton. Ce mot se prononce /∫ø:l/ ('cheul', avec une voyelle longue) à Belle-Île d'après l'ALBB (voir l'illustration). Les cartes du Neptune François du XVIIIe siècle (dont les versions de Bellin) porte Pointe du Canon, nom aujourd'hui attribué, sous la forme Pointe des Canons, à une petite avancée à 600 m au nord-est.

[2] Dans l'ensemble du Morbihan et pour toutes les graphies potentielles, le 'Dictionnaire toponymique du Morbihan' de Rozenzweig ne signale qu'un Scheul et ceci dans la commune toute proche de Sauzon. Est-ce le port Schuel, près d'Enterre sur le cadastre de 1839?

[3] On dit que le terme échelle pourrait venir du turc, mais c'est plus probablement un doublet d'''escale''.

[4] Ou une forme apparentée.

[5] Ces cartes sont visibles sur le site Gallica. La pratique de la compilation (explicite chez Beaurain, nécessaire pour Bellin qui est un cartographe de cabinet et non de terrain comme l'établit avec précision le magnifique livre de Chapuis déjà mentionné dans un billet précédent) peut expliquer la persistence d'une même graphie sur une longue période.

[6] Le TLFi donne la première attestation, escueil, en 1538 seulement, comme emprunt au sens propre et figuré à l'ancien provencal escueyll attesté au début du XIVe siècle.

[7] Avec le son 'u' ou 'eu' ?.

[8] Prononcé [skoλ] ou [skuλ] selon Favereau (Geriadur): [u] = 'ou'; [λ] note le sons du l palatal ('mouillé'), proche de la prononciation française de 'ill-'. Un passage de 'ou' à 'u' ou 'eu' devant une palatale n'a rien d'impossible.

[9] Favereau (Geriadur), qui ajoute le sens 'cale' (servant à bloquer une roue de charette), ne cite aucune forme ancienne, ni aucun 'cousin' celtique.

[10] Les termes courants sont karreg, men, roc'h 'rocher, pierre', et skos(ell) localement en Goëlo.

[11] La cadastre de 1839 porte Pointe du Squeul, et Lesqueul pour le village.

[12] 'skeul', comme sur les cartes marines et géographiques récentes, est la prononciation dominante ailleurs en Bretagne.

[13] Je ne cite que le premier sens attesté. cf. aussi moyen-bas-allemand schale 'écorce', vieux-haut-allemand coquille, coque (d'après Orel). Le récent 'Altsächsisches Handwörterbuch' de H. Tienfenbach fournit pour ska:la les sens de 'shell' (coquille) et de '(drinking) vessel' (coupe à boire, cf. allemand Schale).

[14] Cf. aussi gotique skalja 'tuile', moyen-bas-allemand schelle 'coquille, écaille'.

[15] La présence d'un double 'l' va tendre à fermer et postérioriser la voyelle 'a' en direction de 'o'. Cette forme semble attestée comme élément de toponyme en Normandie à date ancienne. Existe-t-il un rapport avec ces formes et l'anglais skull 'crane' (proche phonétiquement de skeul, mais c'est un hasard) ? Ce n'est pas impossible, mais trop complexe à présenter ici. On peut consulter par exemple l'entrée skull dans ce dictionnaire éymologique en ligne.

[16] hut, shed (put up for temporary use) d'après le 'Concise Dictionary of Old Icelandic' de Geir T. Zoëga (1910), p. 370. Curieusement, ce terme n'apparaît pas dans le dictionnaire d'Orel. D'après la Toponymie générale de la France de E. Nègre, Droz, 1996, il y aurait deux villages français dont le nom remonterait à cette forme (mais l'attribution à un saxon scale est fantaisiste) : L'échelle, dans la Somme et Escales dans le Pas de Calais. Les érudits locaux ont repéré une dizaine de toponymes pouvant provenir de ce terme dans le 'Danelaw' de Grande-Bretagne, l'ancien fief des Vikings, et également en Ecosse.

[17] Ou des Cabanes si la forme originale était au pluriel, l'usure phonétique de la finale ne permettant pas de recouvrer le morphème (= la terminaison) final.

[18] cf. Ó Corráin, D. 1999 Vikings IV: is sceillec Old Norse? Peritia 13, 310–11. En Bretagne, La terminaison '-ic/-ec' a pu être interprétée plus tard comme le diminutif breton '-ig' et être supprimée. L'écossais connaît la forme voisine 'sgeir', souvent orthographiée 'skerry', mais dont l'origine est plutôt à rechercher dans le vieux norrois 'sker', un 'rocher isolé en mer'. Mais Ó Corráin souligne que la forme irlandaise est attestée avant la forme du vieux-norrois, excluant un emprunt. Ces formes sont de toute évidence historiquement liées.

[19] 'sceilli/ec' n'est cependant pas mentionné dans l'Etymological Dictionary of Proto-Celtic de Ranko Matasovic (Brill, 2009) ou son supplément de 2011.

Commentaires

1. Le dimanche 30 avril 2017, 12:07 par Trebor

A toutes ces élucubrations je préfère celle toute simple de
Michel PRIZIAC dans dictionnaire toponymique de Centre Ouest Bretagne :
"SKEULIGOU le breton SKEUL échelle s'appliquait aussi à une pente abrupte SKEULIGOU étant le dimiinutif de SKEUL au pluriel.
iOn trouve d'autres SKEUL en bordure de côte (B.I Groix ) Il faut s'y rendre pour comprendre qu'il s'agit de pentes particulièrement abruptes sans rapport aucun avec des échelles