...rien ne lui interdit de poursuivre son enquête en questionnant l'adéquation du toponyme à la situation, et sutout en recherchant des témoignages anciens.
[1]


La Pointe du Skeul vue des airs ©http://www.lesilesdefrance.com

Je n'ai jamais lu d'évocations d'échelles pour accéder à la base de la pointe ou en remonter, afin d'y pratiquer par exemple la pêche à pied ou la collecte des coquillages. [2] Est-il besoin de préciser que personne n'a jamais sans doute mouillé au droit de cette pointe en utilisant des échelles pour accéder au sommet de la pointe, comme un souvenir romantique et livresque des Echelles du Levant pourrait le suggérer? Port Maria et Port Blanc, à un peu plus d'un mille, font certainement mieux l'affaire !
En se fondant sur le témoignage des cartes anciennes, Pierre Galen (Inventaire) écrit:
BEG ER SKEUL - Pointe sud-est de Belle-î€le: "Pointe de I'écueil" ou "Pointe de l'Echelle". Le terme "Echelle" caractérise un haut promontoire escarpé. Ancien nom porté sur les cartes: Pointe du Seuil. Le sens d'écueil convient mieux à cette pointe dangereuse.
SKEUL (LE) Ce village doit son nom à un promontoire élevé et d'accƒès difficile cô‚té mer. Littéralement, le nom de cette pointe signifie échelle, mais les graphies anciennes indiquent SEUIL, SCUEIL, dont l'origine serait SKOILH (obstacle, écueil).

Concernant le sens 'promontoire escarpé', la Toponymie Nautique des Côtes de Basse Bretagne ne connaît pas skeul. [3]
Les cartes antérieures au XIXe siècle que j'ai pu consulter portent lesqueil (Le Loyer, 1667; Bellin 1761, 1764), lescule (D'Aigremont XVIIe), scüïl (Nicolas de Fer, 1692, Beaurain 1761), scueil (Cassini, 1787). [4]


Extrait de la Topographie de Belle Isle de Jacques Le Loyer, 1667

La forme lesqueil (et lescule?), avec son 'l-' initial et son '-e-' prothétique devant '-s-' trahit évidemment le français 'écueil'.[5] Scüïl et scueil [6] dérivent vraisemblablement, comme le dit Pierre Gallen, du breton skoilh. [7] Mais ce mot a de forte chance d'être lui-même une adaptation savante du français car il possède les deux sens du français, le propre et le figuré: 'écueil', 'accroc', 'contretemps', 'imprévu', 'panne'.[8] skoilh ne figure pas non plus dans la Toponymie Nautique.[9]
Je suggère que son emploi sur les cartes est dû à des informateurs bretons lettrés qui, insatisfaits du sens d'échelle, ont suggéré aux cartographes le sens et la forme bretonne d' écueil, plus conforme à leurs yeux à la topographie des lieux, une forme d'étymologie populaire 'savante', en quelque sorte...


Extrait de la carte n°566 de l'Atlas Linguistique de la Basse Bretagne pour le mot breton désignant 'échelle' (skeul). Le symbole voisin de celui de l'euro note 'ch' dans cette transcription.

La forme donnée par la carte de Beautemps-Baupré de 1819, squèle, n'est pas la forme belliloise d'échelle ('cheul'), mais une forme vannetaise courante pour 'échelle', comme le montre clairement la carte de l'ALBB.[10] Ceci confirme que la prononciation locale était donc bien identique à celle d' échelle il y a deux siècles. [11]
Ayant évité cet 'écueil', nous voici de retour à la case départ...


Extrait de la carte de Beaurain (1761)

Devant cet état de fait, je SUGGERE qu'une forme germanique issue de *skalò ou *skaljò pourrait être à l'origine de ce toponyme.
La première a donné le vieil-anglais scealu 'coquille, coque (de noix)' (d'où shell (de même sens) en anglais), [12] et la seconde le vieux-norrois skel 'coquille' et le vieil-anglais scill 'coquille', 'coquillage, 'écaille de poisson'. [13]
Je ne trancherai pas entre ces deux formes, évidemment apparentées, et sur l'origine saxonne ou viking : au fil des siècles, le sens original ayant disparu, l'attraction inévitable du mot breton pour 'échelle' a pu infléchir la prononciation, rendant toute identification de la prononciation originale impossible.[14]


Extrait de la carte IGN 0822 OT (1:25 000)

En conclusion, la phonétique de l'étymon germanique proposé ne me paraît pas trop éloignée de celle du toponyme, et le sens postulé raisonnable et appropriée à la forme de la Pointe du Skeul vue de la mer, bien que ce deuxième aspect ne puisse jamais constituer un critère déterminant dans la validation d'une étymologie...

A suivre...

Notes

[1] Skeul est l'orthographe 'classique' en breton. Ce mot se prononce /∫øl/ ('cheul', avec une voyelle longue) à Belle-Île d'après l'ALBB (voir l'illustration).

[2] De même, 'échelle' s'applique mal au hameau voisin de même nom. Dans l'ensemble du Morbihan et pour toutes les graphies potentielles, le Dictionnaire de Rozenzweig ne signale qu'un Scheul dans la commune de Sauzon. Est-ce le port Schuel, près d'Enterre sur le cadastre de 1839?

[3] Ou une forme apparentée.

[4] Ces cartes sont visibles sur le site Gallica. La pratique de la compilation (explicite chez Beaurain, nécessaire pour Bellin qui est un cartographe de cabinet et non de terrain comme l'établit avec précision le magnifique livre de Chapuis déjà mentionné dans un billet précédent) peut expliquer la persistence d'une même graphie sur une longue période.

[5] Le TLFi donne la première attestation, escueil, en 1538, comme emprunt au sens propre et figuré à l'ancien provencal escueyll attesté au début du XIVe siècle.

[6] Avec le son 'u' ou 'eu' ?.

[7] Prononcé [skoλ] ou [skuλ] selon Favereau (Geriadur): [u] = 'ou'; [λ] note le sons du l palatal ('mouillé'), proche de la prononciation française de 'ill-'. Un passage 'ou' à 'u' ou 'eu' devant une palatale n'a rien d'impossible.

[8] Favereau (Geriadur), qui ajoute le sens 'cale' (servant à bloquer une roue de charette) ne cite aucune forme ancienne, ni aucun 'cousin' celtique.

[9] Les termes courants sont karreg, men, roc'h 'rocher, pierre', skos(ell) localement en Goëlo.

[10] La cadastre de 1839 porte Pointe du Squeul, et Lesqueul pour le village.

[11] 'skeul', comme sur les cartes marines et géographiques récentes, est la prononciation dominante ailleurs en Bretagne.

[12] Je ne cite que le premier sens attesté. cf. aussi moyen-bas-allemand schale 'écorce', vieux-haut-allemand ''coquille, coque' (d'après Orel).

[13] Cf. aussi gotique skalja 'tuile', moyen-bas-allemand schelle 'coquille, écaille'.

[14] Existe-t-il un rapport avec ces formes et l'anglais skull 'crane' (proche phonétiquement de skeul, mais c'est un hasard) ?. Ce n'est pas impossible, mais trop complexe à présenter ici. On peut consulter par exemple l'entrée skull dans ce dictionnaire éymologique en ligne.