Llamada general...


L'appel puissant m'a réveillé en sursaut, le volume de la VHF, à deux décimètres de ma tête, étant encore réglé assez fort pour l'entendre du cockpit. Il est 6 h du matin et je comprends soudain que, sans le vouloir, je me suis endormi une heure à la table à carte, la tête effondrée sur mon bras droit. Le minuteur de cuisine, réglé sur 30 minutes, a dû sonné en vain...La réalité éclate: bon sang, le rail du cap Finisterre...


Ce matin là, le Conquistador de la Valette sort de la brume. Dans quelques minutes, je devrai manoeuvrer pour l'éviter, m'offrant le luxe de passer dans le bouillon de ses hélices tout en lui souhaitant bonne journée à la VHF

C'est ma sixième nuit de veille depuis mon départ en solitaire de Praia da Vitória sur l'île de Terceira, aux Açores... J'ai contourné quelques bateaux de pêche en milieu de nuit, puis surveillé quelques cargos qui déboulaient bien au large du rail...

Mon doigt enfonce la touche TX du radar en veille, mais je suis bien trop tendu pour supporter les quelques secondes de réchauffage du magnétron. Je bondis sur la deuxième marche de la descente, tendant le cou sous la capote pour jeter un rapide coup d'oeil circulaire...Je ne vois rien dans la nuit noire, sauf le feu de poupe d'un cargo qui s'éloigne de moi...Je me précipite vers le radar enfin en marche, qui confirme: pas d'autre navire autour de moi.

Mon ange gardien semble encore une fois avoir pris soin de moi. J'avais longuement regardé la colossale statue de la Vierge qui domine Praia, sans oser prier, bien sûr, moi qui suis un mécréant depuis mon adolescence. Mais la pensée m'avait effleuré, et j'ai soudain entrevu quelque chose sur la foi des marins...

Je n'ai pas vraiment écouté le message, mais je sais qu'il ne s'agit pas de météo. Avec mes rudiments d'espagnol, je devine qu'on recherche un bateau de pêche, un 'Santa' quelque chose...Mais l'absence de 'pan pan' est rassurante.

Pendant que mon coeur se calmait, la voix s'est incrustée en moi. Une voix de femme, forte, assurée, mais sans être criée. Rien à voir avec les frèles voix féminines qui débitent parfois en hésitant les bulletins météo du Cross. Non, une voix vibrante et chaude, qui fait sonner la fricative uvulaire initiale de 'general', comme se nomme techniquement cette consonne dans le domaine que j'ai enseigné pendant trente-six ans.

"Llamada general". Quatre voyelles éclatantes et deux voyelles chaudes. Cela sonne comme "branle-bas de combat" ou "aux armes", un cri à vous faire reprendre la Bastille de l'ultra-libéralisme. Quel contraste avec le plat "all ships" des anglophones et notre pauvre "appel à tous", avec leurs voyelles sourdes et étriquées !

Je vois un visage dans l'ovale d'une longue chevelure de jaie, l'épaule nue et bronzé d'un corps déjà un peu alourdi par une première maternité. Une femme dont le oui est une promesse délicieuse et le non sans appel. C'est la première voix humaine que j'entends depuis une semaine, et je suis bouleversé de l'accueil que vient de me réserver cette rude terre de Galice que j'aime tant...

Plus tard, le jour levé, j'ai enregistré la répétition de ce message sur le petit dictaphone qui conserve certaines de mes pensées et émotions fugaces. Mais, à cette nouvelle écoute, le charme s'est rompu, et c'est bien mieux ainsi...


La Vierge de Praia da Vitoria (Terceira, Açores)
© All Rights Reserved James O'Rear on Flickr

Commentaires

1. Le mardi 22 février 2011, 14:30 par Violette

On en redemande... magnifique texte ! La foi des marins, l'ange gardien, les églises de bord de mer recèlent des trésors d'ex-voto sur ces thèmes. Tu ne peins pas ?

2. Le vendredi 25 février 2011, 22:56 par Wampirella

... Réminiscence de cette osmose avec la Vierge et ta bonne étoile bienveillante, contée au lendemain de cette traversée en solitaire, alors que pointait la côte tant attendue... En digne marin, tu as su me faire naviguer, envers et contre tout, à travers les méandres délicieux (mais ô combien houleux !) de la linguistique, su garder le cap quand ma foi s’étiolait, su tenir la barre pour me mener au port de la (supposée) Grande Délivrance, su me guider vers d’autres vents quand la vie en a décidé autrement… 1 000 mercis au phonologue, syntacticien, sémanticien… et surtout ami ! J'ai beaucoup aimé voyager à travers ce texte...