La première carte de l'Amirauté britannique : la rade de Houat et le passage du Beniguet (novembre 1800) !


Je veux partager dans ce billet un exemple du genre de découvertes que l'on fait en suivant des liens internet un peu au hasard...
Dans une reprise d'un article de 1984 intitulé Bibliographical notes on nineteenth century British Admiralty Charts paru originellement dans la revue The Map Collector[1], Andrew David et Tony Campbell[2] affirment que la toute première carte officielle de l'Amirauté Britannique concernait ... la rade de Houat et le passage du Beniguet, si fréquentés aujourd'hui par les plaisanciers !



Notes

[1] Vol. 26, pp. 9-14.

[2] Ce dernier n'est pas un inconnu. Il a notamment été responsable du département des cartes à la British Library, l'équivalent de notre Bibliothèque Nationale. C'est aussi l'auteur d'un extraordinaire site sur les portulans qui fait suite à son chapitre fondamental 'Portolan Charts from the Late Thirteen Century to 1500' dans l'ouvrage collectif History of Cartography (J. B. Harley and D. Woodward ed., Vol. 1, University of Chicago Press, pp. 371-463) publié en 1987.

Première carte, car jusque là, la Royal Navy s'approvisionnait auprès de fournisseurs privés, comme la East India Company, ou s'appuyait, pour les côtes de la France par exemple, sur des (reproductions de) cartes françaises.[1]
La confection de cette première carte[2] est de toute évidence liée au talonnage de la frégate HMS Diamond[3] sur un haut-fond non hydrographié dans le passage du Beniguet.[4]
La France faisait à cette époque l'objet d'un blocus maritime sévère de la part de la Royal Navy, et la rade de Houat[5] était un mouillage important pour ses bâtiments.
Cette carte n'est pas semblable à une carte moderne. Elle combine une vue de la côte avec une représentation plane classique.[6]


Dans la version pdf de cet article[7], la reproduction de la carte est un peu meilleure; on découvre surtout dans la partie gauche un texte explicatif dont je donnerai plus loin la traduction, illustrée d'extraits de cartes modernes.

La carte est orientée le haut vers le SW.[8] On reconnaît le bourg de Houat à gauche (au SE) et le passage de Beniguet tout encombré de rochers au centre, avant la multitude d'ilôts et de roches (Valuec, Glazic...) qui forment, à droite, la Chaussée de Beniguet (au NW).
La pointe de Beg Run er Vilaine[9], juste à gauche des deux petites criques de Portz Ler et Portz Halai, si fréquentées par les plaisanciers, est précédée d'un contour qui peut englober la chaussée de roches aujourd'hui cotée 2,3 m.
Au delà, plus bas sur la carte, plusieurs lignes semblent converger en direction de la Grande Basse de Houat (3,5 m). On remarque l'îlot de la Vieille à la hauteur du village, et dans le coin gauche des îles ou îlots qui pourraient être Er Yoc'h et Hoedic[10].
Cette carte a été dressée par le célèbre hydrographe Alexander Dalrymple, qui fait l'objet de copieuses remarques[11] dans le magnifique ouvrage d'Olivier Chapuis sur Beautemps-Beauprée.



Voici maintenant la traduction des instructions nautiques qui accompagnaient la carte. Pour rendre le texte plus clair, j'ai ajouté entre parenthèses les noms modernes.
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« Île de Houat
par Thomas Moore, commandant du ''HMS Diamond' »'

« Il y a à l'extrémité NW de l'île de Houat (passage de Beniguet) plusieurs rochers au-dessus et au-dessous de la surface. Dans l'étroit passage constitué du côté sud par les petits rochers A (Men er Brog) et C (Bonnenn Bras)[12] et du côté nord par le gros rocher B (Le Grand Coin)[13], il y a un dangereux rocher immergé D[14] relevé au N1/2W[15] de A (Men er Brog) à une distance d'une encablure[16], et au SE[17] de B (Le Grand Coin) à 2 ou 3 encablures. C'est sur ce rocher que le HMS Diamond a talonné. Il est accore de tout côté, avec 6 et 7 brasses tout autour à proximité[18], et deux brasses du côté le plus étroit[19]. Il est si petit qu'il est impossible de le retrouver à la sonde si ce n'est à marée basse. Pour traverser cet étroit passage, il faut être plus proche de B (Le Grand Coin) que ne l'est l'axe du chenal.»



« Les marques pour ce rocher[20]
La sud de Belle-Île ouvert d'une voile vers le nord du rocher E (Le Rouleau).[21]
Le rocher E (Le Rouleau) juste ouvert au nord de C (Bonnenn Bras)[22] et
Le petit rocher F (Bonnenn Plat) qui est à une encablure au sud de A (Men er Brog) juste ouvert à l'ouest de celui-ci. »


Les deux derniers relèvements vus du danger D. Le positionnement est approximatif !

« On ne peut prendre de marques à terre, car il n'y a pas d'objet remarquable à terre. Il y a de 10 à 12 brasses dans le passage au nord de D (ce danger), et de 6 à 11 brasses dans le passage au sud de D. Le courant de marée atteint 4 noeuds dans le passage, le flot vers l'est, le jusant vers l'ouest. »


Position approximative du mouillage recommandé

« Après avoir emprunté ce passage, vous pouvez avancer en sondant et jeter l'ancre dans 9, 10 ou 11 brasses près du milieu de l'île.[23]
Le rocher G (La Vieille) relevé au SE ou au SE par l'E et
Le village..............................au S ou S par l'E[24]
Les marques:
La première est un gros rocher élevé H (Er Yoc'h) derrière une plage de sable en pente à la pointe est de l'île ouvert relativement à cette extrémité de l'île.
La seconde est la plus grande maison du village juste ouverte relativement à une falaise pointue juste à la pointe NW.[25]
L'autre haut-fond est bien à l'est de la rade[26], avec 4 brasses et demie[27] à la basse mer de vive-eau, en relevant depuis cet endroit.
le rocher G (La Vieille) au SE par le S[28]
Le village au S1/2W[29]
L'extrémité W de l'île à l'W par le S.[30]
Il y a un passage entre G (la Vieille) et la pointe est de Houat proche du milieu du chenal avec environ 5 brasses à basse-mer, les sondes variant régulièrement. »
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La carte elle-même porte;
« Croquis de la rade au NE de l'île de Houat dans la Baie de Quiberon[31]
par Thomas Moore
Commandant du HMS Diamond
Publié par ordre des Lords Commissionners de l'Amirauté
par A. Dalrymple
Hydrographe de l'Amirauté »[32]

J'ai trouvé sur internet quelques renseignements sur la frégate de cinquième rang HMS Diamond, cinquième du nom dans la Royal Navy, ainsi qu'un cliché d'un modèle réduit de la frégate Diana, de la même classe que le HMS Diamond.[33]


Un beau modèle réduit du HMS Diana, de la même classe que le HMS Diamond.

Concernant les circonstances du talonnage, le HMS Diamond a notamment participé vers le 25 juin 1800 à une tentative de débarquement sur Belle-Île.[34] Il est possible que ce soit à cette période que cette frégate ait talonné dans le passage de Beniguet. Si tel est le cas, notre carte, datée de novembre 1800, a été rapidement dressée par Dalrymple. Ceci montre l'importance que la rade de Houat et ses abords revêtaient aux yeux de la Royal Navy.


Extrait de la Carte de Belle-Isle et les Isles d'Houat et d'Hedic par Bellin (1764)
Cette carte ne porte ni dangers ni sondes dans le passage de Béniguet. Le nom de la Vieille a été donné à l'actuel Er Yoc'h.

Notes

[1] 'It was, indeed, the enforced reliance on the charts of their French enemy which persuaded the British Admiralty in 1795 to appoint their first Hydrographer. Alexander Dalrymple', écrit Tony Campbell (C'est certainement la nécessité incontournable de s'appuyer sur les cartes de l'ennemi français qui a déterminé l'Amirauté britannique à nommer en 1795 le premier hydrographe, Alexandre Dalrymple) Pour Houat, il pourrait peut-être s'agir de la carte de Bellin dont un extrait est donné à la fin de ce billet, mais cette carte est totalement indigente concernant le passage de Beniguet.

[2] Le terme n'est peut-être pas approprié, comme nous le verrons plus loin.

[3] HMS pour His Majesty's Ship (Navire de sa Majesté) quand il s'agit d'un souverain, Her quand il s'agit d'une souveraine comme aujourd'hui. Ce sigle préfixe tous les navires de la Royal Navy. Mais les appels par radio se font aujourd'hui en préfixant le terme warship.

[4] Je n'ai pas trouvé mention de ce talonnage sur la Toile. Sa date et les circonstances ne me sont donc pas connues avec précision: juin 1800 est un date possible, comme on le verra plus loin.

[5] Comme celle d'Hoedic.

[6] Elle porte de nombreuses droites, dont il n'est pas clair s'il s'agit de relèvements ou de simples lignes ayant servi à positionner certains objets.

[7] Dont le lien semble avoir disparu.

[8] Il semble y avoir une échelle en milles marins et des amorces d'un rose des vents au delà du cadre. Je ne discerne pas d'échelles de longitude et de latitude.

[9] Plus correctement Vilin.

[10] Sans assurance, surtout que je vois pas ce que peut être le troisième. La roche de l'Euménide, qui n'a sans doute été cartographiée qu'après le talonnage de la frégate à roue du même nom le 6 juin 1883 n'apparaît pas (cf. ce compte-rendu (p. 712) sur l'incident et le renflouement)

[11] Pas toujours flatteuses...Mais Tony Campbell précise 'Alexander Dalrymple. History's uncomplimentary verdict on Dalrymple is now being rethought' (Le verdict historique peu flatteur sur Dalrymple est en passe d'être révisé); ce ne semble pas être l'avis d'Olivier Chapuis...

[12] La qualité de la carte ne permet pas de lire ces lettres. Mais en considérant la suite du texte, il s'agit de Men er Brog et de Bonnenn Bras, respectivement.

[13] On peut voir sur la photo panoramique de ce site la tourelle du Grand Coin à l'arrière plan (à 1 km environ), Bonnenn Bras (avec sa tourelle) à gauche et Men er Brog à droite au second plan, et Bonnenn Plat au premier plan.

[14] Il s'agit du petit plateau coté 1,5 et 2,5 m sur la carte du SHOM.

[15] Je ne suis pas sûr de la lecture de la fraction.

[16] Un 'cable' (encablure) vaut environ 185 m.

[17] Sur la carte du SHOM le relèvement depuis le Grand Coin vers ce haut-fond est ESE. Mais la déclinaison magnétique à cette époque était d'environ 23° W (cf. van Gent), soit deux quarts: un compas indiquait donc le NNW au lieu du N. En supposant des relèvements magnétiques, un relèvement magnétique SE en 1800 correspond bien à un relèvement géographique ESE aujourd'hui.

[18] Un fathom (brasse) vaut 1,83 m. La profondeur indiquée est donc de 11 à 13 m, ce qui paraît cohérent avec la carte moderne.

[19] Vers Men er Brog ?.

[20] Conformément à la pratique du temps, comme l'a amplement démontré Olivier Chapuis dans son livre sur Beautemps-Beaupré, les dangers sont repérés par des relèvements pris à partir du danger lui-même. Si cet usage permet au cartographe de placer un danger sur une carte, il ne fournit pas des informations directement utiles au marin qui cherche à l'éviter. De fait, aucun alignement n'est donné dans ce texte pour éviter les dangers.

[21] Ce haut-fond par Kerdonis passe à raser Le Rouleau.

[22] Ceci confirme l'identification de C comme étant Bonnenn Bras.

[23] Ces profondeurs posent problèmes. En supposant un niveau de mi-marée de 3 m au dessus des sondes modernes, on ne trouve pas de fonds de 20 (= 11 brasses) - 3 = 17 m dans la rade de Houat.

[24] Ce mouillage semble donc globalement être entre la Vieille et la Grande Basse de Houat. Le symbole d'ancre le plus au large sur la carte paraît pourtant un peu plus à l'ouest.

[25] Cet alignement est incompréhensible. Un alignement entre une maison du village et la pointe NW de l'île conduirait au large de Treac'h er Goured.

[26] S'il s'agit de la Grande Basse de Houat, elle est à l'ouest de la rade et non à l'est.

[27] En supposant que cette mesure corresponde au niveau de la mi-marée, elle est un peu supérieure au 6.5 m de la carte marine actuelle dans les mêmes conditions.

[28] En corrigeant de la déclinaison, le relèvement devient environ ESE, ce qui ne correspond pas bien.

[29] la fraction n'est pas sûre.Le village n'est pas au S (en corrigeant de la déclinaison) de la Grande Basse.

[30] On peut se demander s'il s'agit bien de la Grande Basse de Houat, ou du haut-fond de 7,4 m au sud de celle-ci.

[31] Le terme sketch pourrait aussi être traduit par 'esquisse'.

[32] Les autres mentions sont illisibles.

[33] Classe appelée ‘Apollo/Artois’. On trouvera quelques plans ici.

[34] On trouvera des détails sur ce site, qui met en ligne une biographie (d'avant guerre) de l'amiral Edward Pellew. Le général commandant les troupes terrestres prévues pour le débarquement avait son QG sur l'île d'Houat. Le HMS Diamond est cité à la fois dans le texte et sur la carte.