Les prémices de l'Adventus Saxonum: 2 - Contre vents et marées: le 'Litus Saxonicum'...
Par Pytheas le lundi 05 avril 2010, 07:32 - Adventus Saxonum - Lien permanent
En 1977, le grand historien Michel Rouche écrivait à propos du livre de Donald White intitulé simplement Litus saxonicum ('le rivage saxon').
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Cet ouvrage... reste faussé par le désir de prouver que le système de surveillance maritime appelé litus saxonicum ne protégeait pas une région attaquée par les Saxons, mais qu'il était en partie tenu par des Saxons déjà installés sur place comme mercenaires romains. La thèse n'a été reprise par personne depuis cette date.

Une magnifique broche anglo-saxonne, mais bien postérieure à l'Adventus Saxonum ©
Une condamnation sans appel! [1]
Pourtant, en 1984, le grand historien anglais Philip Bartholomew terminait un article éminemment novateur sur les Saxons et la Bretagne à la fin du IVe siècle par cette phrase:[2]
For the time being at least, the meaning of the term 'Saxon shore' must remain what, in reality, it always has been: an open question.
White faisait notamment remarquer qu'en 1593 déjà, le juriste padouan Guido Panciroli suggérait, en se fondant sur le sens du latin, que la région concernée ne s'était appelée 'rivage saxon' qu'après le moment où les Saxons s'y furent établis. Mais quelques années plus tard, l'historien et collectionneur d'objets antiques William Camden affirmait que le 'rivage saxon' tirait son nom des barbares qui le menaçaient. Comme nous le verrons, c'est cette interpétation, le rivage menacé par les Saxons, qui s'est imposé sans partage.
Un linguiste interprète d'emblée l'expression comme Panciroli. Litus, sans être fréquent en latin, n'est pas un mot rare et on le trouve aussi bien sous la plume de César que de Cicéron.[3] Son sens est clair: 'rivage', 'côte', 'littoral' [4]
Les deux exemples suivants, choisis au hasard parmi ceux où il est suivi par un adjectif 'géographique', sont sans ambiguïté:
a Quinto fratre et a Caesare accepi a. d. viiii Kal. Nov. xvii litteras datas a litoribus Britanniae proximis a. d. vi Kal. Octobr.
[5]
' J'ai reçu de mon frère Quintus et de César le 24 octobre dix-sept billets envoyés le 26 septembre depuis les côtes de Bretagne les plus proches.'
Vidimus flavum Tiberim retortis / litore Etrusco violenter undis...
.[6]
'Nous vîmes le Tibre fauve aux vagues déferlant violemment sur la côte étrusque (= de l'Etrurie)...'
Or l'acception de 'rivage saxon' retenue par la quasi-totalité des historiens n'est pas 'le rivage habité (occupé, peuplé, dominé...) par les Saxons' mais 'le rivage faisant face aux Saxons, à la côte saxonne', en fait 'le rivage menacé par les Saxons'.
Cette interprétion consiste à traiter 'rivage' comme 'frontière' dans 'des troupes françaises sont sur la frontière allemande', qui ne signifie pas que la frontière est allemande, ou occupée par les Allemands, mais que les troupes françaises sont ou font face à l'Allemagne.[7]
Je ne connais pas de travaux présentant des indices linguistiques qui attesteraient de ce renversement de sens, et autorisant à dire, pour donner un équivalent français, que Calais est sur la côte anglaise, parce que cette côte fait face à l'Angleterre.
Dans un prochain billet, nous verrons les raisons qui poussent les historiens à retenir cette interprétation.
A suivre...
Notes
[1] Rouche M. «Les Saxons et les origines de Quentovic», Revue du Nord, LIX, n° 235, 1977, pp. 457-473; repris dans M. Rouche Le Choc des Cultures : Romanité, Germanité, Chrétienté durant le Haut Moyen Age, textes réunis par Jean Heuclin, Presse du Septentrion, 2003, pp. 161-188. La citation est dans une note de la page 182 et concerne l'ouvrage suivant: White, Donald A. Litus Saxonicum; the British Saxon Shore in Scholarship and History, New York: Book Craftsman Associates Inc., 1961.
[2] Bartholomew Ph. «Fourth-Century Saxons», Britannia, 15, 1984, pp. 169-185. Traduction 'Pour l'instant du moins, le sens de l'expression 'le rivage saxon' doit rester ce qu'en réalité il a toujours été: une question ouverte', p. 185.
[3] On peut trouver plusieurs centaines d'attestations dans presque 200 textes différents parmi ceux disponibles sur Perseus. Curieusement, le substantif neutre litus,-oris n'a pas d'étymologie connue, mais un descendant célèbre, Lido, passé depuis l'italien (chacun connaît son emploi premier toponymique à Venise) dans de nombreuses langues. En ce qui concerne, l'étymologie, je suis surpris que les langues celtiques ne soient pas mentionnées: le vieux-breton connaît litau au sens (premier?) de 'littoral' (gallois llydaw, irlandais letha etc.): cette famille difficile a été labourée par des historiens cum linguistes (Loth, Fleuriot, pour ne citer que les Français). Passé-je par naïveté à côté d'une difficulté dirimante? Le rapprochement est pourtant déjà dans Stokes Wortschatz... (1894).
[4] Dans le (Nouveau) Grand Gaffiot (dont la nouvelle rédaction a été dirigée de main de maître par l'immense latiniste P. Flobert) p. 926. La forme alternative littus y est rejetée sans appel. Des sens dérivés sont attestés: 'site sur une plage', 'lieu de débarquement', 'rive (d'un fleuve ou d'un lac)'. Saxonicum 'saxon' ne pose aucun problème. C'est l'adjectif (ici au nominatif neutre) dérivé de l'éthnonyme Saxo, pluriel Saxones 'Saxon(s)' ..
[5] Cicéron, Letters to Atticus, 4.18.
[6] Horace, Carm. 1.2.
[7] Ce sens est associé au singulier en français. 'Les frontières françaises' signifie bien 'les frontières limitant la France'. En revanche, 'les troupes françaises ont atteint la frontière française' ne peut se dire que si ces troupes étaient auparavant sur un sol étranger.
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