Mais jetons d'abord un coup d'oeil sur le toponyme borde dans le monumental Noms de Lieux en France : Glossaire de termes dialectaux de l'IGN, souvent appelé 'le Pégorier' du nom de son premier rédacteur,
Borde [1] au sens de 'métairie, grange' est attesté dans les régions suivantes: Gascogne (dont le Béarn), Midi-Pyrénées (dont les Hautes-Pyrénées), Languedoc (dont l'Hérault), Rhone-Alpes (dont l'Ardèche), Centre, Anjou, Champagne et Normandie.
Borda [2] est la forme occitane et catalane. Au sens de 'chalet, habitation éloignée' on la trouve en Franco-Provencal (Briançonnais, Forez) mais aussi dans le Tarn et les Alpes-Maritimes.
Au sens de 'bergerie, cabane, grange annexe', borda a pénétré le Pays Basque.
On trouve borderie (chaumière, cabane, petite métairie) dans l'ouest (Aunis, Poitou, Saintonge, Ille et Vilaine) et dans le Centre.
Bordage (petite ferme) existe dans la Mayenne, l'Anjou, la Nièvre, le Vendômois, et jusqu'en Normandie. [3]

Pour l'histoire et l'étymologie, le TLFi signale que ce mot est attesté depuis 1175 au sens de 'petite maison, cabane' [4] Plus tard, il désigne une métairie ou une ferme (1531 chez Clément Marot).
Il viendrait de l'ancien bas-francique [5] *borda, pluriel de *bord 'planche', et par métonymie (la partie pour le tout) 'maison de planches'. [6]
Le mot est aussi attesté dans le latin médiéval borda dès 927 en domaine poitevin, au sens de 'tenure de bordier'. Dès 1179, le mot est parvenu dans le domaine d'oc: ancien provencal borda 'métairie'.[7]


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Toujours selon le TLFi, l'hypothèse d'une origine commune du français et du provençal semble préférable à celle de deux emprunts indépendants et à peu près contemporains faits, l'un au francique, l'autre au gotique [8]

Tout cela semble ...'bordé au carré', comme on devait faire nos lits au temps de mon service militaire.

Mais un point m'étonne... et les notices du TLFi ne sont pas la Bible dans ce domaine (ce blog non plus d'ailleurs...). A ma connaissance, ce terme n'a jamais désigné une cabane ou une quelconque bâtisse dans une langue germanique.
Comment se fait-il alors que ce sens métonymique soit absent des régions germaniques[9] mais présente sur une aussi large portion de la France, traversant la grande frontière linguistique langue d'oc - langue d'oïl? [10]

Je voudrais faire la SUGGESTION (le contraire d'une affirmation !) qu'une confusion a pu se produire en 'France' entre une forme germanique (que je restitue) *bōd- [11] qui signifie 'hutte' et bord. [12].
Les locuteurs auraient-ils confondu (au fil des siècles) la forme germanique sans -r- signifiant 'hutte, cabane (en bois ?)' et celle avec -r- (peut-être plus fréquente) signifiant 'planche' ? [13]

Quoi qu'il en soit, le bord- bellilois a très peu de chance de remonter à une forme francique ou wisigothe ! Mais il ne semble pas non plus être breton. Son extension est strictement limitée à Belle-Île, à l'exception de la ferme (aujourd'hui GAEC) de Borhoëdic, sur la commune de Surzur.[14]

S'agit-il alors d'un emprunt au 'français'?[15] L'influence française n'a pu se développer au mieux qu'après le mariage d'Anne de Bretagne et du roi de France Charles VIII (1491) ou peut-être, plus localement, après la cession de Belle-Île aux Gondi (1572). Or des toponymes en bord- sont attestés dès 1486 (voir la liste ci-dessous).

En 1852, Charles de la Touche a proposé l'allemand burgh (sic) ('château, bourg') comme origine, ce que n'accepte pas Léandre Le Gallen [16], mais sans proposer d'alternative. Pierre Gallen (Inventaire...) fait appel, sans doute faute de mieux, au breton borh 'bourg' (= bo(u)rc'h) que Favereau (Geriadur...p. 82) dérive du germanique, mais avec renvoi au français bourg.
La phonétique comme le sens ne sont certainement pas en faveur de cette solution...

Dans le prochain billet nous détaillerons l'hypothèse, annoncée dans l'introduction de ce billet, d'une étymologie saxonne...

A suivre...

Liste des toponymes en bord-, bort-, bor- à Belle-Île

Bordery = Borthenry (1486)
Bortifaouen = Bortifouen (1486)
Borcastel
Bordénéo
Bordilia
Bornaliguen
Borsauz (Borzose)
Bordelouet
Bornor
Bordardoué
Borchudan
Bortéro
Borduro
Borméhanic
Borderhouat
Borderenne
Borvran
Bornord
Bordrouhant
Bortémont
Bordelann
Borderun
Borhuédet
Bortentrion
Bortélo
Borfloh
Bordustar
Borlagadec
Borsarazin
Borgrouager = Portangoaraguer (1486)
Borjerozenn = Bord-er-Rozenn ?
Borstang
Borticado
Bourdoulic
Bormené
Bortikiabel
Borgrois
Lann Bordiel ?
Bordelouh
Bordeneh
- - - - - - -
AnVort ? (< an bord, pour Pierre Gallen)
Bourhig ?
Bourdoulic ?

Notes

[1] Et ses dérivés bordette, bordesoule.

[2] Aussi bordaria.

[3] Le lecteur intéressé peut également consulter les nombreuses formes en bourd- de sens identique ou voisin dans le même document.

[4] Chez Chrétien de Troyes. Ce sens est encore noté dans les dictionnaires du XVIIe siècle.

[5] Pour les courageux, voir la (sèche, sévère et salutaire) mise au point de Martina Pilz sur cette terminologie et sur le contenu des étymologies germaniques du TLFi, prononcée dans le temple même de ce dictionnaire, l'ATILF...La France a des décennies de retard dans ce domaine... et je sais pourquoi...

[6] *bord se déduit du gotique (fotu-)baurd 'petit banc, tabouret' (mot-à-mot 'planche pour les pieds'), du vieux-norrois borð, du vieil-anglais (cf. anglais contemporain "board"), vieux-frison et vieux-saxon bord 'planche' et du vieil-haut-allemand bort 'couverture en bois' (formes germaniques modifiées d'après Orel). On postule une racine germanique commune *ƀurðan. On ne connaît aucune forme latine susceptible de servir d'étymon.

[7] On le rapproche de l'ancien-provençal bordier, 'fermier'. S'il fallait enfoncer le clou, on peut aussi consulter la notice de bordier. Ce mot remonte au début du XIIe siècle. Dans le droit coutumier anglo-normand, il désigne le 'métayer qui tient une borde et est soumis au droit de bordage'.

[8] La langue des Wisigoths qui dominèrent pendant l'essentiel du Ve siècle l'Aquitaine et les régions limitrophes. A l'époque moderne, poursuit le TLFi, le mot se trouve toujours solidement implanté dans le domaine provençal (bordo chez Mistral) et dans certains dialectes de l'Ouest et du Centre; le deuxième sens s'est probablement développé au XVIe sous l'influence du provençal.

[9] Ou (anciennement) germanophones (Alsace, nord de la Lorraine et du Pas de Calais par exemple).

[10] La liste des régions du Pégorier n'est d'ailleurs pas exhaustive: on trouve par exemple 'La Borde' comme écart de la commune de Rieux (Morbihan), à la limite extrême du pays Gallo (M. Rosenzweig, Dictionnaire Topographique du département du Morbihan, Impr. Impériale, Paris, 1870).

[11] Avec un o long, d'un ancien *bōð-'' ?

[12] D'après Orel (Handbook), la forme germanique ancienne *būþō ou *bōþōn (un féminin) est attestée par le vieux-norrois búð ‘abri’, le moyen-bas-allemand bōde et le moyen-haut-allemand buode 'hutte'. Curieusement cette forme est phonétique proche de both (provenant d'un ancien *buthā.) en vieil-irlandais et qui signifie également ‘hutte'; il est donc potentiellement présent en gaulois, mais P.Y. Lambert (La langue gauloise) ne cite aucune forme compatible.

[13] Je ne spéculerai pas sur la forme burdigala attestée dès le IIIe siècle pour la localité qui deviendra plus tard...Bordeaux.

[14] Forme du cadastre napoléonien (début du XIXe); Borhouëdic dans Rosenzweig, Dictionnaire Topographique du département du Morbihan. Surzur est dans la presqu'île d'Arzon, tout proche de Belle-Île.

[15] C'est l'hypothèse de J. Loth (Annales de Bretagne, Vol 27-2, p. 312, 1911).

[16] Belle-Île : Histoire...p. 388