Les toponymes saxons ou vikings de Belle-Île - 3 : (Port) Coton, ça l'est vraiment...


Les étymologies populaires, au sens technique du terme, sont sans doute aussi vieilles que le langage humain lui-même. Expliciter l'origine et la motivation des mots que nous entendons ou employons par une perception immédiate, un raisonnement ou une ressemblance phonétique intuitive est le résultat d'une interrogation profondément ancrée en la plupart d'entre nous.

L'étymologie du toponyme Port Coton, célèbre par les aiguilles de pierre qu'a peintes Monet, en fournit un bon exemple, qui s'est insinué dans une publication récente:


Ainsi appelé parce que la mer, toujours bouillonnante sur cette partie de la cô‚te les jours de tempê†te, forme une masse d'écume blanche semblable …à une vaste étendue cotonneuse.
La seule forme bretonne (apparemment) compatible avec le toponyme Coton étant koton [1] qui signifie... 'coton', une justification de ce type apparaît naturellement.


Le 'coton' de Port-Coton © www.belle-ile-en-mer.blospot.com

On envisagera d'abord ici l'hypothèse que Coton dérive du saxon cot-tun.
La première partie viendrait du substantif germanique *kutan, attesté en vieux-norrois sous la forme kot, et en vieil-anglais par cot [2]. Le sens, identique dans ces deux langues, est 'chaumière, petite ferme, hutte, habitation'. [3]
La seconde viendrait du substantif masculin *tùnan ou neutre *tùnaz, qui a donné le vieux-norrois tún mais également le vieil-anglais tún, signifiant à l'origine 'terrain clos d'une haie, enclos', mais aussi par extension 'habitation, ferme' pour le second. [4] Ce vocable est à l'origine de l'anglais town 'ville', avec un évident glissement de sens vers '(grand) groupe d'habitations'. [5]
Cot-tun désignerait donc étymologiquement l'enclos d'une chaumière, celle-ci pouvant être séparée des champs par une haie, mais le sens était plus sûrement 'bâtiment d'habitation de ferme', c'est-à-dire 'ferme' tout court, les deux composants ayant en fait des sens proches.

Tout cela est bien connu depuis (au moins) le chapitre qu'Auguste Lognon, l'un des grands 'toponymistes" français, a consacré aux Origines saxonnes en Normandie dans son gros livre Les noms de lieu de la France: leur origine, leur signification, leurs transformations .[6] Il mentionne évidemment la commune de Cottun, dans le Calvados (ainsi que deux écarts proches de même nom), au coeur de la région dont on sait de source historique sûre qu'elle a été occupée par des Saxons.
Cot- est utilisé en toponymie dans les zones saxonnes, mais également dans les zones de Normandie où se sont établis les Vikings. [7] Mais à propos de tun, Lognon fournit une précision capitale: Si ce mot fut commun à plusieurs nations germaniques, les saxons seuls semblent l'avoir employé comme second terme d'un nom composé. Ceci éliminerait la piste du vieux-norrois, donc des Vikings.

Cependant, cette étymologie n'est pas totalement assurée. Pour l'un des cottun de Normandie, Lognon précise qu'une charte de 1036 contient la forme colton, et une seconde coutum [8] en 1160. Cette forme pourrait provenir du nom propre *Kola ou *Koli, ou alors de colt 'poulain'.
Ce doute n'est pas levé quand on interroge la base de données de l'Institute for Name Studies de l'Université de Nottingham sur les Cotton d'Angleterre. Dans deux cas, les érudits locaux préfèrent faire remonter le premier élément au patronyme *Cod(d)a, d'où le sens 'l'enclos / ferme de Cod(d)a'. Il est vrai que les toponymes avec patronyme sont nombreux quelle que soit la langue. [9] Si tel était le cas à Belle-Île, nous aurions donc le nom d'un guerrier (re)devenu paysan en s'installant dans l'île !
Plus sérieusement, la piste saxonne donne dans les deux cas une étymologie raisonnable pour ce toponyme. Il n'est pas sans intérêt de noter que le hameau de Borsauz [10] 'la ferme du 'Saxon'?', le second toponyme qui POURRAIT mentionner les Saxons à Belle-Île, ne se trouve qu'à 700 m de là.[11]



Bien que la graphie des cartes anciennes ne soit pas un guide très fiable, on notera cependant qu'aucune carte ancienne ne porte coton avec un 't' unique (mais voir plus bas). Le TLFi (Trésor de la Langue Française informatisé) ne signale pas de graphie française avec '-tt-'. Donc la graphie des cartes ne peut avoir été influencée par le français 'coton' [12]: elle peut donc signaler une prononciation géminée en breton, comme le prévoit notre étymologie.

Mais une étude étymologique n'est jamais un long fleuve tranquille. Les cartes de la fin du XVIIIe hésitent en fait entre deux formes: Croton et Cotton !
La carte dressée pour le Ministre de la Marine Berryer par Bellin [13] porte Croton.



Mais une autre carte du 'Neptune Français' du même Bellin porte Cotton [14]



La carte de Beaurain, qui est explicitement une compilation [15] en fait foi: elle porte les deux.



La carte relativement ancienne de Nicolas de Fer (1692) porte Cotton, alors que celle de Loyer, de 1667, porte Croton. La plupart de ces cartes sont visibles sur Gallica





Je crois enfin lire Crotton sur celle d'Alexandre de Taille.[16]

Heureusement pour l'hypothèse germanique, la forme Croton pourrait provenir de croft-tun, sans changement radical de sens par rapport à cot-tun. [17] Le grand dictionnaire vieil-anglais de Bosworth-Tiller glose croft 'petit champ clos'.[18] Selon l'Institute for Name Studies, il existe un village nommé Crofton [19] dans le West Riding du Yorkshire (GB), preuve que la combinaison est licite comme toponyme.[20] L'une des formes dérive-t-elle de l'autre? Ce n'est pas phonétiquement exclu. [21] Mais il pourrait aussi s'agir de deux lieux proches dont les noms, également phonétiquement proches, auraient été confondus. Ou encore, la proximité phonétique avec kotton, assimiler à koton, a pu jouer un rôle. Pour le breton en tout cas, Favereau ne suggère rien pour la forme kroton. Enfin, rien n'interdit que Croft dérive d'un nom propre. On peut songer au vieux-saxon kraft, force, puissance (Orel), comme en allemand moderne, utilisé comme patronyme.

Enfin, Pierre Gallen (Inventaire) signale que D'après G. Bernier [22], l'ancien nom (de Port-Coton) était, en 1752, Por-eston, le 'Port étonnant', sans doute à cause de la beauté du site. Nous suggérons plutôt porh-er-stonn. [23] La définition de stonn dans le grand geriadur (dictionnaire) de Favereau est déchets d'herbes (& racines de guéret) & d'algues, localement mousse. L'accumulation d'algues (après les tempêtes) conviendrait pour un porh, mais également la mousse blanche crée par les grosses lames se brisant sur les rochers puis poussée par le vent vers le fond du porh, comme sur le cliché ci-dessus. [24] Il pourrait s'agir d'une réanalyse du sens supposé de koton pour lui donner une forme plus bretonne.

Il est certain que l'hypothèse d'une étymologie germanique, plus spécifiquement saxonne, pour le toponyme cot(t)on ne peux pas être prouvée, et doit surprendre celtisants et bretonnants. Mais je crois qu'elle ne peut être rejetée a priori.
Pour promouvoir une étymologie celtique, celle-ci devra en particulier rendre compte de manière naturelle du doublet cotton - croton.

A suivre ...

Notes

[1] Prononcé [kǫtõn, -∂n, -un] (ǫ = o ouvert) d'après Favereau, mais P. Le Blesco a recueilli [pwa koton] (Le Breton de Belle-Île-en-Mer - Corpus, Emgleo Brez, 1998 p. 144) à Belle-Île.

[2] D'après Orel (Handbook), voir les billets précédents. Cette forme aurait été empruntée à un dialecte iranien ancien sous la forme (restituée) *kuta, d'après le mot kata- 'chambre' présent dans l'Avesta: on n'est pas du tout obligé d'acheter ce scénario !

[3] C'est la racine du cottage anglo-saxon acclimaté jusqu'en France. cot est un toponyme très fréquent en Angleterre.

[4] On connaît des formes identiques et de même sens en vieux-frison et en vieux saxon. La forme germanique aurait été empruntée au celtique, où l'on trouve effectivement dūno- en gaulois, dún en vieil-irlandais, et din en vieux-gallois, tous les trois avec le sens de 'forteresse'. Ce n'est qu'une hypothèse.

[5] Il existe des centaines de lieux en -ton en Angleterre: c'est l'un des composants toponymiques les plus fréquents.

[6] Champion, 1929 ch. XLII. pp. 182 ss.

[7] Lognon, et J. Renaud, Les Vikings en France, p. 119.

[8] Par vocalisation en 'u' du "l" suivi d'une consonne, cf. cheval / *chevals > chevaux (le 'x' du français est juste une abréviation pour 'ls').

[9] 'Ferme de (nom propre)', par exemple

[10] Borzose sur la carte de l'IGN au 25 000e

[11] C'est néanmoins Le bord à l'Anglois sur la carte de Bellin pour M. Berryer Ministre... (1761). On notera le masculin.

[12] La langue des auteurs de ces cartes.

[13] Le maître de la cartographie marine à la fin de l'ancien régime.

[14] Comme la carte de Cassini et celle de Jefferys (1761, une compilation ?), reproduite dans Louis Garans, Belle-Île en Mer, Ed. Palatines, 1999, p. 51. C'est également la graphie du R.P. François-Marie de Bel-Île (Histoire, p. 117) en 1754.

[15] Faite d'après plusieurs autres qui ont été levées sur les Lieux.

[16] Vers 1763, dans Louis Garans, Belle-Île en Mer, Ed. Palatines, 1999, p. 47

[17] Avec chute de 'f' devant consonne et simplification (classique) des deux 't' pour ne pas créer un groupe consonantique trop lourd.

[18] Croft a la particularité d'être l'un des très rares mots bien attestés en vieil-anglais dont on ne connaisse pas l'étymologie: il n'a aucun cousin dans les autres langues européennes. S'agit-il d'une survivance de la langue des habitants de la (Grande)-Bretagne avant l'arrivée des Celtes? Ce serait alors le cœlacanthe de la langue anglaise...Mais pourquoi aurait-il été emprunté alors par les saxons? Les Saxons installés à Belle-Île s'étaient-ils adjoints des (Grands-)Bretons tentés par l'aventure?

[19] Glosé 'Farm / settlement with a small enclosure' - ferme / établissement (de colonisation) avec un petit enclos).

[20] Le terme croft est encore utilisé de nos jours, mais pour désigner les petites fermes d'Ecosse, dont les occupants sont les crofters.

[21] La forte aspiration germanique du 'k-' [kh] initial pouvant être confondu avec la sonante 'r' (assourdie dans cette position).

[22] Toponymie Nautique de Belle-Île, Annales Hydrographiques, N° 13 (1965-1966)

[23] Peut-être par assimilation du -r dental de l'article devant s+consonne (Porh-es-stonn), puis chute devant un groupe lourd.

[24] La mousse (d'eau) se dit stlãnv (stlẽnv), et spoum pour les autres liquides selon Favereau.

Commentaires

1. Le mercredi 20 septembre 2017, 09:27 par Benac'had

A titre personnel je ne me suis intéressé qu'a l'origine du mot BANGOR. D'après un vieil ami gallois ce mot serait l'équivalent de clayonnage et serait à prendre dans le sens de clôture (d'un monastère).